Les épices libanaises comme objets migratoires : une approche anthropologique
Les épices occupent une place centrale dans les pratiques alimentaires libanaises. Elles sont bien plus que de simples ingrédients culinaires, elles constituent des objets culturels chargés de sens, porteurs de mémoire, d’identité et d’histoire. Dans un contexte migratoire, les épices libanaises deviennent des vecteurs de continuité culturelle, permettant aux individus et aux communautés de maintenir un lien symbolique avec le territoire d’origine.
Cette page propose une analyse anthropologique des épices libanaises comme objets migratoires.
L’alimentation comme fait social total
En anthropologie, l’alimentation est considérée comme un fait social total (Mauss), car elle engage simultanément des dimensions économiques, sociales, symboliques et culturelles. Manger ne relève pas seulement d’un besoin biologique, mais d’un système de représentations qui structure les relations sociales, les appartenances et les hiérarchies. En contexte migratoire, les pratiques alimentaires jouent un rôle central dans la construction et la négociation des appartenances culturelles. L’article de Abdallah, Fletcher et Hannam montre que la cuisine libanaise au sein de la diaspora londonienne participe à la production d’une identité diasporique, qualifiée de « Lebaneseness », à travers des habitudes culinaires partagées qui fonctionnent comme des marqueurs culturels. Ces pratiques ne sont pas figées : elles circulent, s’adaptent et s’hybrident dans le contexte de la migration, illustrant la mobilité des pratiques culturelles.
Claude Lévi-Strauss a montré que les pratiques culinaires participent à l’organisation symbolique des sociétés. Dans cette perspective, les épices libanaises ne sont pas seulement des agents du goût, mais des marqueurs culturels qui traduisent une manière spécifique d’habiter le monde.
De son côté, Arcadu souligne que les pratiques alimentaires en migration relèvent d’un processus d’acculturation dynamique, dans lequel les individus négocient en permanence entre le maintien des traditions culinaires d’origine et l’adaptation aux contraintes et aux opportunités du pays d’accueil. En s’appuyant sur une perspective socio-écologique, cet auteur montre que l’alimentation doit être analysée à différents niveaux individuels, familial et communautaire. Révélant ainsi le rôle des aliments et des épices comme objets migratoires, porteurs de sens social et symbolique. Ensemble, ces approches permettent de comprendre les épices libanaises non comme de simples ingrédients, mais comme des supports matériels de mémoire, d’identité et de transmission culturelle dans les trajectoires migratoires.
Les épices au Liban : entre territoire, pratiques et symboles
Au Liban, les épices sont profondément ancrées dans des logiques territoriales et sociales. Le za’atar, le sumac, le baharat ou encore la cannelle ne sont pas utilisés de manière neutre : ils renvoient à des paysages et des savoir-faire transmis oralement et des pratiques familiales.
Le za’atar, par exemple, est historiquement associé aux zones rurales et montagneuses. Sa cueillette, son séchage et son mélange relèvent d’un savoir domestique transmis entre générations. Il symbolise à la fois la proximité avec la terre, la frugalité et la convivialité.
Le sumac, avec son acidité caractéristique, renvoie quant à lui à des pratiques anciennes, antérieures à l’usage généralisé du citron, et rappelle les ressources locales disponibles dans l’environnement méditerranéen.
Ces épices constituent ainsi une mémoire incorporée : elles condensent des gestes, des odeurs et des goûts qui participent à la construction de l’identité culturelle libanaise.
Migration et circulation des épices
Dans les contextes migratoires, les épices deviennent des objets de circulation. Elles figurent parmi les éléments les plus fréquemment transportés lors des déplacements, que ce soit dans les valises, les colis familiaux ou les circuits commerciaux informels.
Pour les personnes migrantes, les épices jouent un rôle central dans la reconstruction d’un espace domestique familier. Leur présence permet de recréer, dans le pays d’accueil, des pratiques alimentaires associées au foyer d’origine. Elles contribuent ainsi à maintenir une continuité symbolique malgré la rupture géographique.
Cependant, cette circulation s’accompagne souvent de transformations tels que les substitutions d’ingrédients indisponibles, les ajustements des dosages et la recompositions des mélanges. Ces adaptations témoignent de la dynamique culturelle propre aux situations migratoires, où les pratiques ne sont ni figées, ni simplement reproduites, mais constamment réinterprétées.
Les épices comme supports de mémoire et d’identité
Les épices libanaises fonctionnent comme des supports matériels de la mémoire collective. Leur odeur et leur goût déclenchent des souvenirs liés à l’enfance, à la famille et aux moments de partage. En ce sens, elles participent à ce que certains anthropologues qualifient de mémoire sensorielle.
Dans la diaspora, l’usage des épices devient souvent un acte identitaire conscient. Préparer un plat avec des épices libanaises, c’est affirmer une appartenance culturelle, transmettre une histoire familiale et maintenir un lien avec le pays d’origine.
Les épices jouent également un rôle dans la socialisation intergénérationnelle : elles sont un moyen par lequel les générations nées en migration accèdent à une culture qu’elles n’ont pas nécessairement connue directement.
Les épices libanaises comme objets migratoires
Un objet migratoire se définit comme un objet qui accompagne les trajectoires migratoires et qui, par son usage et sa signification, participe à la construction de l’identité en contexte de mobilité.
Les épices libanaises répondent pleinement à cette définition, elles circulent avec les personnes migrantes, elles sont investies d’une forte charge symbolique, elles structurent les pratiques quotidiennes et elles évoluent en fonction des contextes sociaux et culturels.
De cette manière, les épices ne sont pas de simples vestiges du passé, mais des objets vivants, inscrits dans des processus de transmission, de transformation et de réappropriation.